La movida et le cinéma de Pedro Almodovar

La movida madrilène et le cinéma de Pedro Almodóvar
"Nací en una mala época para España, pero muy buena para el cine"
Pedro Almodóvar
Pedro Almodóvar naquit à Calzada de Calatrava, un village de la Mancha, en 1949. Il s’installa à Madrid à dix sept ans, seul, sans famille ni argent, pour étudier et faire du cinéma. Grâce à de nombreux emplois, il réussit à acheter sa première caméra. Il devint, en l’espace de deux décennies, un cinéaste espagnol emblématique, et un des représentants les plus significatifs de la movida madrilène.
I. Pedro Almodóvar : emblème de la movida
A. La movida, ou "l’impossible mémoire du franquisme"
La movida madrilène se réfère à un phénomène culturel, ayant émergé en plein cœur de Madrid, suite à la mort du général Franco en novembre 1975. Elle construit une nouvelle image de la ville, moderne et effervescente, et atteint tous les champs de la culture « pop » : musique (punk, rock), mode, cinéma, arts plastiques (peinture, photographie).
Cette "récupération historique", réunit une génération entière d’espagnols qui avaient souffert jusqu’à la mort du "caudillo" d’une cruelle répression sentimentale, culturelle et sexuelle. Leur libération du joug de la dictature, tardive, causa une explosion dont l’amplitude atteignit des sommets.
Les artistes de la movida se définissent eux-mêmes comme « modernes » de la « nouvelle vague ». Comme le précise Borja Cassini, directeur de la revue La luna de Madrid: « Il existe un groupe. Un groupe hyper dogmatique y dur. C’est le noyau dur de la movida. Le groupe d’Almodóvar, Mc Namara, Paloma Chamorro, Ceesepe, Ouka Lele, García Alix. Dans cette société médiocre, grise, ils s’habillent de manière hallucinante, ils extériorisent leurs passions, et ils font en public tout ce qu’ils veulent. Pour l’Espagne, c’est excessif. Les gens ne peuvent le comprendre."
De surcroît, ces artistes montrent un grand intérêt pour le mouvement de la contre culture et, en général, pour tout mouvement associé à la culture occidentale.
Pendant la movida naît alors un sujet social inédit, dont les traits sont :
- Un esprit d’éclectisme
- La dérision face au passé franquiste
- Le refus de l’idéologie
- Le goût de la frivolité et du kitsch
- Une envie insatiable de vivre des expériences, le pire qu’elles soient.
ðPlus que la qualité esthétique, seule compte pour l’artiste l’intensité de l’expérience.
ðCes traits peuvent se résumer en une phrase : "Vivir a tope" ("Vivre à fond").
De façon capitale, l’échec du coup d’état du général Tejero, en 1981, renforce le mouvement. Face à la phrase du général "¡Que nadie se mueve!" (« Que personne ne bouge ! ») naît un mythe fondateur, tel un acte de protestation.
La movida fut un moyen spontané pour évacuer le passé douloureux du franquisme, en le travestissant, comme un carnaval quotidien. Il se réfère à une idée de caricature burlesque des figures du passé, pour défier l’avenir. Au final, la marginalité et l’excentricité, préconisées institutionnellement, ont bien constitué une manière particulière d’atteindre la normalité démocratique.
Tierno Galvan, maire socialiste de Madrid (élu en 1979): « Placer para todos, la vida es corta ».
("Du plaisir pour tous, la vie est courte »)

B. Pedro Almodóvar, "le Warhol de la Mancha"
Les premières œuvres d’Almodóvar résumaient et documentaient à la fois la movida. En effet, autant ses acteurs que ses lieux de tournage constituaient les représentants les plus emblématiques de ce mouvement.
En 1980 sortit sur les écrans le premier long métrage en 16 mm d’Almodóvar, Pepi, Luci, Bom, y otras chicas del montón (Pepi, Luci, Bom et les autres filles du quartier). Avec son scénario sorti d’une BD trash, il portait pour la première fois à l’écran une jeunesse en éveil, avec son langage, sa manière de s’habiller et ses attitudes provocantes.
Son contenu, comme celui de son second film, El laberinto de pasiones (1982) (Le labyrinthe des passions), peut paraître étrange et insupportable du point de vue du bon goût. Dans ces œuvres se mélangent le surréalisme et le pop, courants esthétiques dont la stratégie est commune : provoquer les tabous établis. Comme l’explique Saša Markuš, "les personnages des films d’Almodovar ont l’habitude de se retrouver à un point où ils peuvent réaliser leurs passions perverses, condamnées par les provinciaux et admises avec approbation par le milieu pop et underground ». Un bon exemple est celui de Luci, qui avoue sans pudeur qu’elle s’est mariée avec un policier sadique, dans l’espoir qu’il la batte, seulement pour satisfaire ses rêves masochistes. Entrer dans le monde « pop » lui permet d’exprimer ses sentiments interdits par la société.
Autant pour Pepi… que Le labyrinthe des passions, importent seulement l’intensité des expériences vécues et la libération et l’explosion des sentiments, quels qu’ils soient. Dans ce contexte, la qualité esthétique importe peu. Ces deux films sont aujourd’hui des œuvres cultes, emblèmes du mouvement de la movida.
Même si Almodóvar, avec son troisième long métrage, Entre Tinieblas (1983) (Dans les ténèbres), se distança de la Movida, ses créations restèrent éclectiques. En elles se mélangent les motifs traditionnels espagnols à d’autres courants globaux. La facilité de les coupler, propre à la movida, persista dans les films de l’auteur, qui n’ont cessé de fasciner le monde entier.
II. Le cinéma d’Almodóvar, un mélange de passion et d’intimisme
A. "La loi du désir" et la nature humaine
Ainsi, à travers sa filmographie, Pedro Almodóvar n’a pas laissé de côté l’héritage de la movida, avec ses richesses, ses nouvelles forces et son rapport capital à la liberté. Plus encore, à la libération totale et brutale d’hommes et de femmes, qui fut à la fois sentimentale, sexuelle, et émotionnelle, et ce après des années de privation et d’inertie.
L’amour et le désir sont les thèmes les plus récurrents qui parcourent l’œuvre de l’auteur. Ce n’est pas un hasard s’il appela sa propre société de production (qu’il dirige avec son frère Agustín) "El deseo" (Le désir) (depuis 1986). Son film le plus emblématique par rapport à cette thématique est définitivement La ley del deseo (1986) (La loi du désir), qui fut son premier film tourné avec "El deseo". Il scandalisa une partie du public pour les thèmes qu’il explorait : le réalisme avec laquelle il montre les scènes d’amour, mais aussi et surtout l’homosexualité, le transsexualisme ou encore l’inceste. Quoi qu’on en dise, « La loi du désir ne cesse d’être un mélodrame, au centre duquel se trouve la passion qui bouillonne par son intensité, loin des jougs imposés par la morale ou les moyens usuels du salut psychique » (Saša Markuš).
De surcroît, le cinéma d’Almodóvar, comme un écho permanent a la movida, exalte la vie à travers un mélange explosif de couleurs, d’excentricité et de folie, mais aussi d’humour, et même parfois du suspense des films noirs. Le film Mujeres al borde de un ataque de nervios (1988) (Femmes au bord de la crise de nerfs) semble être le meilleur exemple pour illustrer cette idée. Il nous fait partager l’histoire de quatre femmes, Pepa (Carmen Maura), obsédée par son ex-amant Ivan, Candela (María Barranco), qui a découvert qu’elle entretenait des relations avec un terroriste chiite; Lucia (Julieta Serrano), qui sort de l’hôpital psychiatrique ; et Marisa (Rossy de Palma), que s’interroge sur l’amour et sa sexualité. Cette comédie regorge de couleurs vives, de décors « kitsch », et nous entraîne dans une ambiance totalement jubilatoire. Le rouge, qui apparaît dans chaque plan du film, est comme un symbole de l’attachement d’Almodovar à exalter la vie, la passion, le désir et la douleur à travers ses œuvres.
B. "La période de maturité" d'Almodovar ou la "fleur de son secret"
1995 fut un tournant dans la trajectoire du cinéaste. Le premier film dans cette lignée, La flor de mi secreto (1995) (La fleur de mon secret), inaugure ce que les critiques ont appelé "la période de maturité du réalisateur). Il raconte l’histoire de Leo (Marisa Paredes), une écrivain populaire soumise à la dépression. Dans ce film, riche en émocions, se cache une « contention expressive » qui ne s’était jamais vue auparavant dans l’oeuvre du cinéaste. Avec Todo sobre mi madre (Tout sur ma mère), en 1999, Pedro Almodóvar est plus que jamais proche du mélodrame. Il évoque le parcours d’une femme, Manuela (Cecilia Roth), qui part de Madrid vers le lieu de sa jeunesse –Barcelone- pour retrouver le père de son fils Esteban, mort dans un accident. Almodóvar prend la liberté de réaffirmer le sentiment classique du mélodrame, ce qui donne beaucoup de sérénité à son film. En même temps, il est fidèle à lui-même, et malgré un sujet grave, l’humour n’est pas absent.
Plus encore, toutes les œuvres du cinéaste, si elles ne racontent pas sa vie, sont chargées d’éléments autobiographiques. Le film le plus personnel de l’auteur est La mala educación (2004) (La mauvaise éducation), une histoire qu’il a portée avec lui pendant trente ans. Ce n’est pas son histoire, mais elle se réfère à un moment particulier de sa vie : son enfance dans un internat catholique, dans lequel sa "mauvaise éducation" lui enseigna seulement à perdre la foi en Dieu. Ce film, dont la structure est très complexe, nous entraîne dans deux périodes distinctes : un monde plein de couleurs, de sentiments, qui exalte la passion; et d’un autre côté une vie austère dans un internat catholique, pendant la dictature franquiste. Ce contraste illustre à la perfection la transition que vécurent les madrilènes après la mort de Franco. Ce n’est pas une dénonciation directe au Caudillo, sinon une critique déguisée, et par-dessus tout une façon de mettre en lumière cette rupture fondamentale dans la vie des espagnols que fut la movida.